Décrypt | Gares en ruine, mémoire brisée : le prix silencieux des choix économiques

Décrypt | Gares en ruine, mémoire brisée : le prix silencieux des choix économiques

Il fut un temps où le sifflement du train rythmait la vie des campagnes burkinabè. À chaque arrêt, les gares d’escale vibraient au son des échanges, des retrouvailles et des espoirs. Siby, Bagassi, Pompoï… ces noms ne désignaient pas seulement des localités, mais des carrefours de vie, des poumons économiques, des lieux où se tissait le lien social. Aujourd’hui, ces gares ne sont plus que des carcasses abandonnées, rongées par le temps et l’oubli. Comment en est-on arrivé là ?

Au cœur de cette lente déliquescence se trouve un tournant majeur : le Programme d’ajustement structurel des années 1990, notamment celui de 1995. Sous l’impulsion du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, le Burkina Faso, comme de nombreux pays africains, s’est engagé dans une série de réformes visant à libéraliser son économie. Sur le papier, l’objectif était clair : rationaliser les dépenses publiques, améliorer l’efficacité des entreprises et stimuler la croissance. Mais dans les faits, ces politiques ont souvent été appliquées sans tenir suffisamment compte des réalités locales.

Le chemin de fer, infrastructure stratégique mais jugée peu rentable dans certaines zones, a été l’un des premiers secteurs à subir les effets de cette cure d’austérité. La logique économique a pris le pas sur la logique sociale. Résultat : des gares fermées, des lignes délaissées, et des milliers de citoyens brutalement coupés de ce qui constituait leur principal levier d’activité.

Pendant que certaines portions du réseau continuaient de fonctionner, notamment en Côte d’Ivoire, le côté burkinabè s’enfonçait dans une marginalisation progressive. Le rail, autrefois trait d’union entre les territoires, est devenu une ligne de fracture. Ce déséquilibre n’est pas anodin : il traduit une perte de souveraineté économique et une incapacité à préserver des infrastructures essentielles au développement national.

Mais au-delà des chiffres et des politiques, ce sont des vies qui ont été bouleversées. La fermeture des gares a entraîné la disparition de micro-économies locales : petits commerces, transporteurs, producteurs agricoles… Tous dépendaient de ce flux ferroviaire pour écouler leurs produits et maintenir leur activité. Privées de ce moteur, de nombreuses localités ont vu leur dynamisme s’éteindre progressivement.

Et lorsque l’économie structurée s’effondre, d’autres formes d’activités prennent le relais. L’orpaillage, en particulier, s’est imposé comme une alternative. Attirante par ses promesses de gains rapides, cette activité est devenue un refuge pour des populations en quête de survie. Mais à quel prix ? L’or nourrit les poches, certes, mais il abandonne les terres, délaisse l’agriculture et fragilise les équilibres sociaux. Il remplace une économie de production par une économie d’extraction, souvent informelle et précaire.

Face à ce constat, une question s’impose : où est passée la promesse démocratique ? L’avènement de la démocratie portait en lui l’espoir d’un renouveau, d’une meilleure prise en compte des aspirations populaires. Pourtant, sur le terrain, les changements peinent à se matérialiser. Pire, certains choix politiques semblent avoir prolongé, voire aggravé, les effets des décisions passées. L’absence de politiques volontaristes pour réhabiliter le réseau ferroviaire ou revitaliser les zones rurales en est une illustration frappante.

Ces gares abandonnées ne sont pas de simples vestiges du passé. Elles sont le miroir d’un échec collectif, le symbole d’un développement déséquilibré qui laisse des pans entiers du territoire en marge. Elles racontent une histoire que l’on préfère parfois taire : celle d’un pays qui, en cherchant à se conformer à des modèles économiques extérieurs, a perdu une partie de ses fondations internes.

Faut-il pour autant céder au fatalisme ? Certainement pas. Car derrière ces ruines subsiste un potentiel immense. Réhabiliter les gares, repenser le transport ferroviaire, investir dans les infrastructures rurales : autant de pistes qui pourraient redonner vie à ces territoires oubliés. Il ne s’agit pas seulement de restaurer des bâtiments, mais de reconstruire un tissu économique et social, de redonner espoir à des populations longtemps laissées pour compte.

Le Burkina Faso a toujours su faire preuve de résilience. Mais la résilience ne doit pas devenir une excuse pour l’inaction. Elle doit être le point de départ d’une réflexion profonde sur les choix de développement. Car un pays ne se construit pas uniquement sur des indicateurs macroéconomiques, mais sur la vitalité de ses territoires, sur la dignité de ses citoyens, sur sa capacité à ne laisser personne au bord du chemin.

Les gares en ruine nous interpellent. Elles nous rappellent que le progrès ne vaut que s’il est partagé. Et que derrière chaque décision économique, il y a des vies, des histoires, des espoirs. Il est temps de les remettre au centre.

Vox Sahel

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