Sénégal : Le coup parfait — Sonko a livré Faye aux Lions
Gouverner, c’est choisir. Le génie politique consiste parfois à laisser l’autre choisir à votre place, surtout quand le choix en question est un arrêt de mort.
Le limogeage d’Ousmane Sonko n’est ni un accident de parcours, ni une querelle d’égos mal maîtrisée. C’est le dénouement d’un calcul froid et parfaitement exécuté. En faisant sauter la table de la Primature, Sonko a réussi une opération rare : troquer le costume inconfortable de gestionnaire d’une crise économique abyssale contre l’armure du martyr de la pureté idéologique. Les mains propres. Le bilan chez l’autre.
Commençons par les faits. L’ancien inspecteur des impôts savait exactement dans quoi il entrait. À 132 % du PIB de dette, le Sénégal ne peut pas s’offrir le luxe de l’isolement économique. Les accords avec le FMI ne sont pas une option idéologique. Ils sont le respirateur artificiel du pays. Signer ces accords, c’est accepter la rigueur, l’austérité, et la fin des illusions souverainistes les plus spectaculaires. Pour un tribun dont le fonds de commerce est la rhétorique anti-impérialiste, apposer sa signature au bas de ces documents aurait constitué un suicide politique devant sa propre base. Sonko a donc choisi de ne pas se salir les mains. Il a poussé le curseur de la provocation idéologique jusqu’à contraindre Faye à la rupture, et s’est extirpé du navire avant que le bilan ne l’emporte.
Bassirou Diomaye Faye se retrouve aujourd’hui dans le rôle le plus ingrat de la politique sénégalaise. C’est lui qui signe les compromis financiers avec les institutions qu’on avait promis de défier. C’est lui qui gère la colère de la rue face au coût de la vie. C’est lui qui endosse l’impopularité des réformes à venir. Et pour la base du PASTEF, le verdict est déjà rendu : Faye a trahi, Faye fait le jeu du système, Faye s’est soumis aux impérialistes. En devenant le garant de la stabilité macroéconomique du pays, ce que la réalité lui imposait, le président est devenu malgré lui le paratonnerre de la rancœur populaire. Sonko lui a externalisé le sale boulot, proprement, sans laisser d’empreintes.
Pendant ce temps, Sonko se retire dans la fraîcheur de l’opposition. Libéré de toute responsabilité gouvernementale, il n’a plus à proposer de solutions concrètes à une crise dont il était co-responsable. Il lui suffit de maintenir sa base sous tension, de souffler sur les braises du souverainisme et d’attendre que le travail ingrat soit accompli. Le discours pour 2029 est déjà écrit : « Ils ont trahi le Projet. Je reviens pour l’appliquer vraiment. »
C’est le propre du populisme. Non pas simplement un style de discours, mais une méthode de conservation du capital politique par l’évitement systématique des responsabilités. On conquiert le pouvoir par la promesse. On quitte la gestion avant que la promesse ne se fracasse sur le réel. On revient en sauveur quand le terrain est déblayé.
Ce calcul est brillant sur le papier. Il comporte pourtant un pari risqué sur la mémoire courte d’un peuple que l’histoire a doté d’une remarquable lucidité politique. Les Sénégalais ont vu partir Sonko sur un « Alhamdoulillah » posté en quelques secondes. Ils ont vu un homme soulagé, pas un homme blessé.
On ne nourrit pas indéfiniment une nation avec de l’idéologie quand les assiettes sont vides. Et l’on ne gouverne pas un pays en sous-traitant le réel à son successeur désigné.
John Lawson – Décryptage politique Cameroun

