Littérature/Dramane Kientega : Ecrire pour rester éveillé face aux fractures du monde

Littérature/Dramane Kientega : Ecrire pour rester éveillé face aux fractures du monde

Fonctionnaire des douanes et écrivain passionné, Dramane Kientega signe avec « L’Insomnie des loups » un roman dense et introspectif qui interroge la dignité humaine, les choix individuels et les tensions entre tradition et modernité. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, sa discipline d’écriture et la portée engagée d’une œuvre qui se veut à la fois lucide, symbolique et profondément ancrée dans les réalités africaines.

 

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et nous parler de votre parcours entre administration et écriture ?

Je suis Dramane KIENTEGA, fonctionnaire des douanes et écrivain. J’ai une quinzaine d’années d’expérience au sein de l’administration des douanes burkinabè. En matière d’écriture, je suis auteur de deux romans : Le Miroir du quatuor, paru en 2022, et le tout dernier, L’Insomnie des loups, en 2025.

Qu’est-ce qui vous a conduit à la littérature, en parallèle de votre carrière aux douanes ?

J’ai un diplôme en communication et en anglais, ce qui s’accorde naturellement avec la littérature. Mais il faut le dire, c’est surtout la passion des belles lettres qui m’y a conduit. Très jeune déjà, je me suis beaucoup intéressé à la lecture et aux activités littéraires, que ce soit dans le cadre des études ou dans la vie courante. Une fois serviteur de l’État, je n’ai pas abandonné cette passion dans laquelle je trouve une force, un équilibre et surtout l’essence même de l’humain. Dès lors, littérature et fonction cohabitent parfaitement en moi.

Comment conciliez-vous vos responsabilités professionnelles et votre activité d’écrivain ?

Dans un contexte où les exigences professionnelles sont fortes, l’écriture devient un acte de persévérance et d’équilibre. C’est très simple : je m’établis un programme réaliste et je m’impose une discipline rigoureuse. Il faut souligner que je me consacre à la littérature (écrire et lire) généralement dans mes moments de retrait, car elle demeure pour moi une nécessité intérieure. C’est donc une question de devoir et de passion. Le service public m’ancre dans la réalité quotidienne de la société, avec toute la responsabilité qui y sied, tandis que l’écriture me permet de prendre du recul et d’explorer le sens profond de cette réalité.

Pourquoi avoir choisi ce titre, L’insomnie des loups ? Quelle en est la signification profonde ?

S’il est une question qui me revient pratiquement chaque jour, c’est bien celle du titre de l’œuvre. J’en suis fort aise, car il suscite de l’intérêt et de la réflexion. De prime abord, L’Insomnie des loups paraît sombre, mais comporte une charge volontairement symbolique. Il évoque un état de veille constante dans un environnement où le danger est souvent diffus. L’insomnie traduit une conscience lucide, incapable de se détourner des injustices, tandis que les loups, incarnant la vigilance et la résilience, renvoient à des figures ambivalentes : à la fois prédateurs et survivants dans un monde où les repères vacillent. En somme, ce titre est une métaphore des esprits lucides, ces consciences qui refusent de dormir face aux défis du monde.

En quoi ce deuxième roman se distingue-t-il de votre première œuvre, Le miroir du quatuor ?

Il n’y a pas de distinction fondamentale entre les deux œuvres, car elles s’inscrivent dans une même continuité thématique. Le Miroir du quatuor explorait déjà certaines dynamiques humaines à travers plusieurs regards. Celui-ci plonge davantage dans la dimension intérieure des personnages, en portant une interrogation sur l’Homme face à ses contradictions, ses choix et sa place dans la société. L’Insomnie des loups s’inscrit dans un cadre plus âpre, abordant la question de l’identité de l’individu, marquée par les tensions sociales entre crises et renaissance.

Quel a été le point de départ de l’écriture de ce livre ?

Dans mon écriture, tout part d’abord de constats, puis d’observations, pour enfin engendrer une réflexion. Le point de départ de ce livre a été une interrogation simple mais vertigineuse : que reste-t-il de la dignité humaine dans un monde emporté par les mirages de l’indécence et les vagues conflictuelles ? Cette question m’a longtemps poursuivi avant de se transformer en récit.

Votre roman explore la dignité humaine. Pourquoi ce thème vous tient-il particulièrement à cœur ?

À travers cette œuvre, j’ai voulu interroger la capacité d’un individu à préserver sa dignité dans un système parfois mis à l’épreuve, entre exigences et réalités du terrain. J’espère que ce roman suscitera une prise de conscience, notamment chez les lecteurs africains, sur la nécessité de préserver la dignité humaine, même dans des contextes difficiles. Ce récit est donc une invitation à la lucidité, à l’engagement intérieur et à la souveraineté personnelle. Dans un monde en proie à de multiples crises, ce roman peut constituer une insurrection silencieuse contre la banalisation de la perte de dignité.

Vous évoquez des dilemmes liés aux choix de vie. Pensez-vous que notre société actuelle rend ces choix plus difficiles ?

Dans la société actuelle, l’individu se retrouve en permanence dans un espace de tension où chaque décision semble porter un poids moral considérable. Tout au long de mes écrits, j’aime aborder des thèmes relatifs à l’homme et à la société. Étant donné que les repères traditionnels vacillent tandis que les promesses de la modernité ne tiennent pas toujours leurs engagements, j’en suis arrivé au constat que la vie elle-même est un dilemme.

Le livre interroge aussi les rapports entre traditions et modernité. Quel regard portez-vous sur cette tension aujourd’hui en Afrique

Pour peu que l’on soit un fin observateur, on constate que dans nos sociétés, tradition et modernité ne s’excluent pas : elles coexistent, même si c’est parfois dans la tension. J’ai cherché à restituer cette complexité sans jugement, en montrant comment ces dimensions influencent les décisions et les trajectoires des personnages. Les héritages, loin d’être des reliques, constituent une mémoire vive, tandis que la modernité s’enracine sans nécessairement dénaturer. Le drame survient lorsque l’imitation supplante l’invention et que l’oubli se travestit en progrès. En définitive, je dirais que nous assistons à une hybridation féconde où le legs des ancêtres dialogue avec l’impératif moderne, forgeant ainsi une voie de développement singulière et résolument souveraine.

Pourquoi avoir choisi de faire évoluer un policier confronté à une mission liée à l’exploitation minière ?

Il est important de rappeler qu’il s’agit d’une œuvre de fiction et non d’un témoignage ou d’une réalité brute. J’ai choisi de faire évoluer un policier au cœur d’une mission liée à l’exploitation minière afin d’explorer, sous le voile du récit, les zones d’ombre où se nouent intérêts économiques, drames humains et dilemmes moraux. Le choix du policier s’ancre dans une réalité sociale : il appartient à une institution de maintien de l’ordre, mais il aurait pu relever de toute autre structure, publique ou privée. Par ce détour imaginaire, j’ai voulu interroger la capacité d’un individu à préserver sa dignité dans un système parfois mis à l’épreuve, et en révéler les fractures profondes.

Le personnage de Tenga apporte une dimension spirituelle. Quelle place accordez-vous à la sagesse traditionnelle dans votre écriture ?

La sagesse traditionnelle est pour moi une bibliothèque invisible. La culture africaine contient des siècles d’expériences humaines condensées dans des symboles, des proverbes et des légendes. Tenga incarne cette mémoire vivante qui rappelle que la vérité ne réside pas uniquement dans les institutions modernes, mais aussi dans la profondeur des héritages culturels.

À travers ce roman, quel message principal souhaitez-vous transmettre aux lecteurs ?

Je souhaite d’abord que ce roman suscite une prise de conscience, notamment chez le lecteur africain. Ensuite, qu’il provoque une réflexion sur son propre destin, sur sa responsabilité dans le monde et sur sa capacité à rester éveillé face aux défis de son époque. Nous passons beaucoup de temps à chercher notre place dans le monde, mais la vraie question est : avons-nous trouvé notre place en nous-mêmes ? J’espère que L’Insomnie des loups apportera des éléments de réponse et provoquera ce déclic.

Diriez-vous que votre écriture est engagée ? Si oui, en quoi ?

Écrire, c’est déjà prendre un engagement, assumer des choix, des thématiques et des positions. Mon écriture est donc engagée, non pas dans une idéologie, mais dans une exigence morale. J’essaie de rappeler, par la fiction, que les sociétés se construisent ou se détruisent selon les choix éthiques des individus qui les composent, et selon la place accordée à la dignité humaine.

Dans quelle mesure les crises actuelles influencent-elles votre écriture ?

Je préfère le mot « inspirer » à « influencer ». Les crises sont révélatrices : qu’elles soient locales ou mondiales, elles dévoilent la fragilité des systèmes et la profondeur des âmes. L’écrivain ne peut ignorer ces fractures, qui constituent une matière essentielle pour son inspiration.

Peut-on voir dans ce roman un reflet de réalités burkinabè ou africaines ?

Les situations évoquées et la thématique abordée constituent une transfiguration littéraire du réel. Le récit s’inspire des réalités africaines en général, et burkinabè en particulier. Toutefois, ces réalités renvoient aussi à des questions universelles : la dignité humaine, la responsabilité sociale, la résilience, entre autres.

Quel retour avez-vous reçu du public depuis la sortie du livre ?

C’est avec une émotion profonde que je reçois chaque retour de lecteur. Je me découvre auteur comblé. Les retours sont très positifs. L’œuvre semble accomplir sa mission : susciter la réflexion. Chacun y projette son regard : certains s’intéressent à la thématique, d’autres au style, sans oublier les amateurs d’intrigue et de suspense. Il existe, au fond, un dialogue silencieux avec les lecteurs.

Que souhaitez-vous que le lecteur ressente ou retienne après avoir refermé votre roman ?

Ce roman est un hommage à toutes celles et ceux qui, comme mon personnage principal, acceptent de remettre en question leur héritage pour réécrire leur vie. Un récit sans faux-semblant, car la fiction peut parfois mieux dire la vérité des êtres. C’est un appel à rester debout, même après les chutes.

Travaillez-vous déjà sur un prochain projet littéraire ?

La littérature fait désormais partie de mon quotidien. J’ai d’ailleurs une œuvre en cours d’écriture depuis 2020. Pour un nouveau projet, j’attends aussi les retours des lecteurs et les critiques, afin d’orienter la suite, notamment sur le plan thématique, stylistique et générique.

Si vous deviez résumer L’insomnie des loups en une seule phrase, que diriez-vous ?

Face à l’écho du monde, L’Insomnie des loups se dresse comme un espace de réflexion existentielle, rendant hommage aux choix qui sauvent et aux silences qui transforment.

Par Vox Sahel 

Vox Sahel

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