PingWendé Gilbert Ouédraogo : « La culture est une arme diplomatique et un pilier de notre souveraineté »
En visite officielle à Moscou dans le cadre du Festival international de musique militaire, le ministre burkinabè de la Communication, de la Culture, des Arts et du Tourisme, PingWendé Gilbert Ouédraogo, revient sur les ambitions diplomatiques, culturelles et touristiques de son pays. Il explique comment le Burkina Faso entend faire de son riche patrimoine un levier de développement endogène, renforcer ses relations stratégiques avec la Russie, lutter contre la désinformation et inscrire ses politiques dans l’héritage de Thomas Sankara. À travers la valorisation de ses traditions, la relance de son tourisme et la défense de sa souveraineté médiatique, le pays affiche sa volonté de se présenter comme une nation résolument debout et conquérante sur la scène internationale.
Vous êtes actuellement à Moscou, où vous participez notamment au Festival international de musique militaire, sur la Place Rouge. Quels sont les principaux objectifs de votre visite en Russie ?
Je voudrais d’abord remercier les autorités russes d’avoir fait l’honneur à notre pays de participer à cette 17ᵉ édition du Festival international de musique militaire. Nous conduisons une délégation d’une trentaine de personnes, essentiellement des musiciens et chanteurs de l’orchestre de la présidence du Faso.
Notre présence s’inscrit dans une vision claire : renforcer les échanges culturels entre le Burkina Faso et la Fédération de Russie. Depuis trois ans, la relance de notre coopération bilatérale donne entière satisfaction à nos autorités, notamment au sommet de l’État.
En mai dernier, le chef de l’État, le capitaine Ibrahim Traoré, a effectué une visite officielle en Russie, après une première à Saint-Pétersbourg en 2023. Cette année encore, il a pris part à la célébration du 80ᵉ anniversaire de la grande victoire russe.
Notre participation à ce festival revêt donc une importance particulière : il s’agit de montrer notre savoir-faire culturel tout en apprenant de l’expérience de nos partenaires russes, dont la tradition musicale et militaire remonte à plusieurs siècles.
Dans la dynamique de développement endogène, nous voulons nous appuyer sur notre culture pour construire notre avenir
Que représente cet événement pour le Burkina Faso et comment la culture devient-elle un vecteur diplomatique ?
Le Burkina Faso est, par essence, un pays de culture et de tradition, avec un riche patrimoine matériel et immatériel. Nous disposons d’un savoir-faire unique que nous cherchons à valoriser à travers deux grands axes de notre stratégie culturelle et touristique. Au plan national, mettre en lumière nos richesses culturelles et permettre aux Burkinabè de mieux connaître la diversité de leurs traditions. Avec plus de 60 ethnies, chacune possédant sa langue et ses pratiques, notre patrimoine est d’une grande richesse. Au plan international, renforcer notre ouverture sur le monde. Dans la dynamique de développement endogène impulsée par le président Traoré, nous voulons nous appuyer sur notre culture pour construire notre avenir et développer des partenariats solides.
Notre présence à Moscou s’inscrit dans cette logique : montrer que le Burkina Faso est un pays debout, fier de ses traditions, conscient de ses limites mais déterminé à aller de l’avant avec des partenaires fiables, comme la Russie.
Votre ministère met régulièrement en avant la valorisation du patrimoine à travers des événements comme la Semaine nationale de la culture ou la Nuit des l’Ompolo. Quelle place la culture occupe-t-elle dans la stratégie souverainiste du Burkina Faso ?
Vous avez cité quelques événements, mais ils ne représentent qu’une fraction de notre richesse culturelle. En février dernier, nous avons par exemple organisé la 29ᵉ édition du FESPACO, qui fait de Ouagadougou la capitale du cinéma africain. Ce festival a contribué à montrer une autre image de l’Afrique, portée par de grands réalisateurs comme Idrissa Ouédraogo ou Gaston Kaboré, mais aussi par une jeune génération prometteuse.
La prochaine Semaine nationale de la culture se tiendra du 25 avril au 2 mai 2026. Nous travaillons déjà à y associer la Russie en tant que pays invité d’honneur. Nous avons également instauré le « Mois du patrimoine burkinabè », célébré chaque mois d’avril. Il encourage la découverte de nos sites touristiques, musées et lieux de mémoire. A cela s’ajoute la « Journée des traditions et des coutumes », célébrée chaque 15 mai, qui offre une tribune aux adeptes des religions traditionnelles et valorise nos savoirs immatériels, notamment en médecine et en transmission des valeurs. En somme, la culture est au cœur de notre souveraineté : elle nourrit notre identité et constitue un levier de développement.
La Culture est au cœur de notre souveraineté : elle nourrit notre identité et constitue un levier de développement.
En quoi le partenariat avec la Russie diffère-t-il de ceux qu’entretenait autrefois le Burkina Faso avec les pays occidentaux ?
Comme beaucoup de pays d’Afrique de l’Ouest, le Burkina Faso est une ancienne colonie française. Pendant longtemps, nous sommes restés enfermés dans cette relation de dépendance. Mais depuis peu, nous avons choisi de diversifier nos partenariats.
Avec la Russie, nous entretenons une coopération bilatérale fondée sur un dialogue d’égal à égal. Il ne s’agit pas d’une relation de domination, mais d’un partenariat gagnant-gagnant. Les échanges entre les deux chefs d’État en témoignent. Ils se déroulent sans complexe ni condescendance.
Aujourd’hui, ce partenariat couvre plusieurs secteurs notamment, l’énergie, la défense, la sécurité, la culture, mais aussi l’agriculture, la santé et l’éducation. Le Burkina Faso ne vient pas quémander de l’aide : nous proposons un échange mutuellement bénéfique, chacun apportant sa contribution. C’est dans cette logique que nous entendons affirmer notre souveraineté.
On ne peut pas pratiquer le même journalisme en temps de guerre qu’en temps de paix.
Vous êtes également ministre de la Communication. Comment votre pays lutte-t-il contre la désinformation et défend-il sa souveraineté médiatique ?
Nous avons été longtemps victimes de campagnes de désinformation menées à dessein, notamment par certains médias occidentaux implantés chez nous. Le président Traoré a donné des instructions claires : l’information est une arme redoutable, parfois plus destructrice que les armes conventionnelles.
Nous avons donc fermé plusieurs médias qui s’étaient spécialisés dans la désinformation, en particulier au moment critique de la lutte contre le terrorisme. Pendant que nos forces remportaient des victoires, ces médias ne parlaient que des pertes, sapant le moral des troupes et de la population.
En parallèle, nous avons sensibilisé nos propres médias à la nécessité d’adopter une approche patriotique. On ne peut pas pratiquer le même journalisme en temps de guerre qu’en temps de paix. Nous encourageons ce qu’on appelle le « journalisme de solutions », qui vise à soutenir les efforts nationaux et à renforcer la résilience du peuple.
Aujourd’hui, nous constatons des progrès réels. Mais la lutte continue : chaque jour, nous ajustons notre stratégie de communication pour mieux contrer la désinformation et encourager l’unité nationale.
Avec la Russie, nous entretenons une coopération bilatérale fondée sur un dialogue d’égal à égal
Comment concilier relance touristique et réalités sécuritaires dans un pays confronté au terrorisme ?
Grâce aux efforts de nos forces combattantes, nous avons enregistré des avancées notables. Aujourd’hui, près de 73 % du territoire est sécurisé, contre à peine 60 % il y a deux ans. Cela nous a permis de réhabiliter plusieurs sites touristiques et de relancer la « Grande saison du tourisme interne », afin d’inciter les Burkinabè à découvrir leur pays.
Nous avons aussi inauguré, en mai dernier, le mausolée du capitaine Thomas Sankara et de ses 12 compagnons, devenu un lieu de mémoire et une attraction touristique majeure à Ouagadougou. D’autres sites emblématiques, comme le site de sculptures de Laongo, le parc animalier de Ziniaré, les cascades de Banfora ou la mare d’Oursi, contribuent à la redynamisation du tourisme.
Notre objectif est clair : faire du tourisme un levier du développement économique, en s’appuyant d’abord sur la fréquentation nationale, puis en attirant à nouveau les visiteurs étrangers.
En quoi l’héritage de Thomas Sankara inspire-t-il le projet de société porté par le capitaine Ibrahim Traoré ?
Le président Ibrahim Traoré s’inscrit dans la continuité de la vision de Thomas Sankara, figure emblématique non seulement du Burkina Faso, mais de toute l’Afrique. La « Révolution progressiste populaire » qu’il a proclamée reprend les idéaux de souveraineté, d’intégrité et de développement endogène portés par Sankara.
L’idée est simple : aucun peuple ne peut se développer en comptant sur les autres. Nous devons puiser dans nos ressources, valoriser nos potentialités et construire notre avenir par nous-mêmes. Cette orientation a été largement saluée, tant par le peuple burkinabè que par de nombreux Africains qui voient en Ibrahim Traoré une figure de fierté et de résistance.
Cette dynamique panafricaniste se traduit aussi par la relance de l’Institut des Peuples Noirs Farafina, confié à Maître Apollinaire Kyélem de Tambèla. Nous croyons que cet institut poursuivra le combat de Sankara et contribuera à unir les peuples africains autour d’un idéal commun.
Nous avons été longtemps victimes de campagnes de désinformation menées à dessein, notamment par certains médias occidentaux implantés chez nous.
Le Burkina Faso a récemment expulsé la coordonnatrice résidente de l’ONU après un rapport jugé mensonger. Quelle est votre position vis-à-vis de ces organisations internationales ?
Notre pays n’est pas opposé aux Nations Unies. Mais nous exigeons que notre souveraineté soit respectée et que nos institutions soient associées à l’élaboration des rapports qui nous concernent. Il est inconcevable que de tels documents soient produits sans concertation avec le gouvernement burkinabè.
Nous avons d’ailleurs interpellé à plusieurs reprises les responsables onusiens, notamment sur leur tendance à employer des termes comme « groupes armés », alors qu’il s’agit clairement de terroristes. Nos forces combattantes luttent contre des criminels qui tuent et terrorisent les populations. Les mettre sur le même pied que notre armée est inacceptable.
Nous demandons donc des interlocuteurs sérieux et crédibles, capables d’accompagner le Burkina Faso dans sa lutte contre le terrorisme et dans son projet de souveraineté.
Interview retranscrite par Vox Sahel

