Cacao ivoirien : des centaines de camions bloqués aux portes des ports, une filière sous tension malgré le prix record

Cacao ivoirien : des centaines de camions bloqués aux portes des ports, une filière sous tension malgré le prix record

Aux abords du port autonome d’Abidjan, la scène est devenue presque ordinaire. Des dizaines de camions stationnent depuis des jours, parfois des semaines, chargés chacun de près de 40 tonnes de fèves de cacao. Pour certains chauffeurs routiers, les fêtes de fin d’année se sont déroulées sur le bitume, loin de leurs familles, dans l’attente incertaine d’une autorisation de déchargement.

« On ne bouge pas, on est là. On est fatigués ici », confie Moussa, transporteur originaire de Duékoué, visiblement épuisé par l’attente. À ses côtés, d’autres chauffeurs dénoncent des conditions de stationnement difficiles, voire inexistantes.
« Quand on vient, il n’y a pas de parking. C’est difficile. Vous avez vu tout à l’heure qu’on a eu du mal à stationner les camions. Il n’y a pas de place, les routes sont occupées », explique Ousmane, également transporteur venu de Duékoué.
Même constat pour Yaya Doumbia, originaire de Daloa : « Il n’y a pas de place, tout est saturé. Les camions sont obligés de rester sur les routes. »

Derrière cette congestion logistique se cache une crise plus profonde, qui touche l’ensemble de la filière cacao, pilier de l’économie ivoirienne. La Côte d’Ivoire, premier producteur mondial, traverse une situation paradoxale : alors que le prix du cacao payé aux producteurs a été fixé à un niveau historique de 2 800 francs CFA le kilo par le Conseil Café Cacao (CCC) au début de la campagne, en octobre dernier, le marché international, lui, s’est depuis retourné.

Ce prix record, salué à l’époque par les planteurs, devait garantir de meilleurs revenus aux producteurs. Mais selon plusieurs organisations paysannes, cette fixation serait aujourd’hui au cœur du blocage. Le Synapsi, syndicat représentant les cacao-culteurs, accuse le Conseil Café Cacao de n’avoir pas suffisamment anticipé l’évolution du marché mondial.

« Malheureusement, aujourd’hui, le cacao a baissé sur le marché mondial. Par leur faute, ils n’avaient pas vendu assez de cacao par anticipation. Aujourd’hui, il y a plus de 700 000 tonnes de cacao bloquées chez les paysans. Ils ne savent pas quoi faire », affirme Moussa Koné, président du Syndicat national agricole pour le progrès de la Côte d’Ivoire.

Selon le Synapsi et l’Anaprocy, un autre syndicat agricole, le Conseil Café Cacao ne délivrerait plus les documents nécessaires à l’exportation, ce qui paralyse toute la chaîne, des coopératives jusqu’aux ports. Une situation aux lourdes conséquences économiques : des milliers de producteurs attendent toujours d’être payés, tandis que les fèves s’accumulent dans les villages et les zones de collecte.

Face à la montée des critiques, le directeur général du Conseil Café Cacao, Yves Brahima Koné, est monté au créneau ce mercredi 17 janvier 2026. Il a rejeté la responsabilité sur certains exportateurs, accusés de refuser d’acheter le cacao au prix légal fixé par l’État.

« Ce n’est pas la bonne direction quand on demande de diminuer le prix aux producteurs. Ce sont eux les acteurs premiers de la filière. Sans planteurs, il n’y a pas de cacao, il n’y a pas de chocolat. Toute la production de la Côte d’Ivoire qui sort de nos plantations sera achetée. Je veux rassurer nos producteurs », a-t-il déclaré.

Mais sur le terrain, ces assurances peinent à convaincre. Dans la coopérative d’Agboville, au nord d’Abidjan, les capacités de stockage sont saturées. Les sacs de cacao s’entassent dans les magasins, tandis que des remorques chargées restent stationnées à l’extérieur, exposées aux intempéries.

« Nos magasins sont remplis. On a même chargé des remorques qui sont stationnées. Cela joue sur la qualité, il y a les poids qui s’affaissent. C’est très compliqué. Les camions sont souvent garés dehors, et il y a de petits bateaux qui viennent emporter quelques sacs. Tout le monde est unanime : cette campagne est très difficile, très, très difficile », témoigne Dramane Sawadogo, président de l’Union des coopératives de l’Agnaby Tiassa.

Au-delà des difficultés logistiques, les acteurs redoutent une dégradation de la qualité des fèves, ce qui pourrait encore fragiliser la position du cacao ivoirien sur le marché international. Le stockage prolongé, l’humidité et les manipulations répétées constituent autant de risques pour un produit dont la valeur repose en grande partie sur sa qualité.

Pour tenter de calmer les inquiétudes, le Conseil Café Cacao assure que la situation est en voie de normalisation. Selon l’institution, plus de 300 camions ont rejoint les ports d’Abidjan et de San Pedro ce mercredi, et leur déchargement serait effectif.

Reste à savoir si ces annonces suffiront à désengorger durablement les ports et à rétablir la confiance entre les producteurs, les exportateurs et les autorités de régulation. En attendant, chauffeurs routiers et planteurs continuent de patienter, suspendus aux décisions d’une filière stratégique dont les tensions révèlent, une fois de plus, la fragilité de son équilibre.

Par Vox Sahel 

Vox Sahel

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