Privatisations : Le Burkina trace une ligne rouge

Privatisations : Le Burkina trace une ligne rouge

En interdisant la privatisation totale ou partielle des entreprises publiques à caractère stratégique, le Burkina Faso entend préserver son contrôle sur les secteurs essentiels à ses intérêts nationaux. Adoptée le 19 octobre 2026 par l’Assemblée législative du Peuple (ALP), cette loi marque une inflexion dans la politique de gestion du patrimoine public. Mais au-delà de la protection juridique, le défi sera de faire de ces entreprises des instruments de souveraineté, de performance économique et de développement.

Un verrou juridique contre la cession des actifs stratégiques

Le Burkina Faso entend désormais fixer des limites au désengagement de l’État dans les activités jugées essentielles à la nation. Le 19 octobre 2026, l’Assemblée législative du Peuple a adopté une loi portant définition et détermination des entités économiques, commerciales et industrielles à caractère stratégique. Le texte interdit la privatisation totale ou partielle des entreprises publiques relevant de cette catégorie.

La réforme ne se limite pas à cette interdiction. Elle introduit notamment le bénéfice d’un monopole parmi les critères de détermination du caractère stratégique d’une entreprise et renforce les prérogatives de l’État en matière de participation au capital et de contrôle de certaines opérations sensibles. La liste des entités concernées doit être précisée par les dispositions réglementaires applicables.

L’enjeu est considérable. L’électricité, l’approvisionnement en hydrocarbures, l’eau, les infrastructures de communication ou encore certaines activités agricoles et industrielles peuvent conditionner le fonctionnement de l’économie, la continuité des services essentiels et la capacité de l’État à répondre aux besoins de la population.

Dans ces secteurs, le débat dépasse la seule question de la propriété du capital. Il porte sur la capacité du pays à conserver la maîtrise de ses choix économiques, à sécuriser ses approvisionnements et à orienter les investissements vers ses priorités nationales.

Des ajustements structurels à la volonté de reprendre la main

Pour comprendre la portée de cette réforme, il faut remonter aux années 1990, lorsque le Burkina Faso s’engage dans une politique de restructuration de son secteur public.

En 1991, dans le cadre du premier Programme d’ajustement structurel (PAS), le pays autorise un programme de privatisation portant sur 22 entreprises publiques. Cette orientation s’inscrit dans un contexte de contraintes budgétaires et de réformes économiques visant notamment à réduire la charge financière supportée par l’État, à améliorer les performances des entreprises publiques et à développer la participation du secteur privé.

Les privatisations répondent alors à une logique économique : céder certaines activités pour alléger les finances publiques, attirer des investissements et améliorer la gestion des entreprises. Mais cette stratégie soulève également des questions sur le devenir des emplois, le contrôle des secteurs essentiels et la répartition des bénéfices générés par les activités cédées.

La vente d’une entreprise peut procurer à l’État des recettes immédiates et réduire certaines dépenses. En revanche, elle peut aussi lui faire perdre une partie de ses revenus futurs, de son influence sur les décisions d’investissement et de sa capacité à orienter une activité en fonction de l’intérêt général.

L’image du champ vendu pour régler une dette illustre cette tension : la cession procure des ressources à court terme, mais prive potentiellement son propriétaire d’une partie des récoltes futures.

Cette comparaison ne signifie pas que toute privatisation est nécessairement défavorable. Une opération bien conçue peut améliorer la productivité, apporter des capitaux et moderniser une entreprise. Tout dépend notamment du secteur concerné, des conditions de cession, de la régulation et des résultats obtenus. La question centrale est donc de déterminer quelles activités peuvent relever du marché et lesquelles exigent un contrôle public durable.

La souveraineté économique, au-delà du changement de propriétaire

La décision burkinabè repose sur une idée fondamentale : certains actifs ne peuvent être considérés comme de simples biens commerciaux, car leur fonctionnement engage directement les intérêts collectifs.

Une entreprise d’électricité, par exemple, ne fournit pas seulement un service marchand. Elle conditionne l’activité des hôpitaux, des unités industrielles, des administrations et des ménages. De même, la maîtrise de l’approvisionnement en hydrocarbures peut peser sur les transports, les prix et la continuité des activités économiques.

Lorsqu’un État perd la maîtrise d’un secteur aussi sensible, sa capacité d’action peut se trouver limitée par les intérêts de l’opérateur, les engagements contractuels ou les exigences de rentabilité. Cela ne signifie pas qu’un investisseur étranger cherchera systématiquement à nuire au pays d’accueil. En revanche, des objectifs privés peuvent diverger de certaines priorités publiques, notamment lorsque les investissements sont coûteux ou peu rentables à court terme.

La souveraineté économique consiste donc à conserver la capacité de décider, de négocier et d’agir dans les secteurs déterminants pour le pays. Elle peut passer par la propriété publique, mais aussi par une réglementation efficace, des contrats équilibrés et des mécanismes de contrôle adaptés.

En interdisant la privatisation des entreprises publiques stratégiques, Ouagadougou choisit de renforcer le premier levier. Le texte prévoit également la possibilité pour l’État de prendre des participations dans des entreprises opérant dans des secteurs stratégiques ou d’y renforcer sa présence.

Cette disposition ouvre une perspective plus large : l’État ne se contente plus de protéger les entreprises qu’il possède déjà. Il entend également se donner les moyens d’intervenir au capital d’autres entités lorsque les intérêts nationaux le justifient.

Un précédent juridique, une nouvelle étape politique

La réforme de 2026 s’inscrit aussi dans une histoire juridique nationale. En 1993, le Burkina Faso avait déjà adopté une loi définissant les entreprises à caractère stratégique afin de préserver certaines activités des effets du programme de privatisation. Les critères retenus comprenaient notamment les contraintes de service public, la souveraineté nationale, la sécurité et la contribution à l’équilibre social.

Le nouveau texte s’inscrit dans cette continuité tout en renforçant le dispositif de protection et les moyens d’intervention de l’État. Il traduit une volonté de replacer le contrôle des secteurs essentiels au cœur de la politique économique nationale.

Cette orientation s’inscrit dans un débat plus large, présent dans plusieurs pays africains : comment concilier l’attractivité des investissements, l’efficacité des entreprises et la maîtrise nationale des ressources stratégiques ?

Pour le Burkina Faso, la réponse consiste à établir une distinction entre les entreprises qui peuvent être cédées dans le cadre d’une politique économique donnée et celles dont la propriété publique doit être préservée.

Reste toutefois une question déterminante : quels secteurs et quelles entreprises seront effectivement classés comme stratégiques ? La portée concrète de la loi dépendra largement des critères d’application et de la liste des entités retenues.

Protéger les entreprises publiques ne suffit pas

La protection juridique du patrimoine stratégique constitue une étape importante. Elle ne garantit cependant ni la rentabilité des entreprises concernées ni la qualité des services rendus aux populations.

Une entreprise publique peut rester entièrement sous contrôle de l’État tout en accumulant des déficits, en souffrant d’une gouvernance insuffisante ou en perdant des parts de marché. À l’inverse, une entreprise privée peut contribuer efficacement au développement national lorsqu’elle opère dans un cadre réglementaire solide et respecte ses obligations.

Le défi consiste donc à associer la protection du capital public à des exigences élevées de gestion.

Cela suppose notamment une gouvernance transparente, des dirigeants évalués sur leurs résultats, des mécanismes de contrôle indépendants, une politique d’investissement cohérente et une reddition régulière des comptes. Les entreprises stratégiques doivent également disposer de moyens suffisants pour entretenir leurs infrastructures, moderniser leurs équipements et répondre aux besoins des usagers.

L’État devra par ailleurs trouver un équilibre entre les impératifs de rentabilité et les missions d’intérêt général. Une entreprise stratégique peut être appelée à maintenir un service dans une zone peu rentable ou à sécuriser un approvisionnement essentiel. Ces missions doivent être clairement définies et financées afin de ne pas compromettre durablement ses équilibres financiers.

Sans ces garanties, l’interdiction de privatiser risque de protéger la propriété publique sans assurer la performance économique qui doit la justifier.

Quel modèle de souveraineté pour l’économie burkinabè ?

La nouvelle loi soulève enfin une question de stratégie industrielle. Pour que le maintien du contrôle public produise des effets durables, les entreprises stratégiques doivent contribuer davantage à la transformation locale, à la création d’emplois qualifiés, au développement des compétences nationales et à la réduction des dépendances extérieures.

La maîtrise de secteurs essentiels peut permettre à l’État de mieux planifier les investissements, de renforcer les chaînes de valeur locales et de préserver une partie de la richesse produite sur le territoire. Mais ces résultats ne sont pas automatiques : ils nécessitent une politique industrielle cohérente, des financements soutenables et une capacité d’exécution.

Il faudra également veiller à ce que le statut stratégique ne devienne pas un moyen de soustraire certaines entreprises à toute exigence de transparence ou à toute discipline de gestion. La protection de l’intérêt national ne saurait justifier l’opacité. Elle appelle, au contraire, un contrôle plus rigoureux de l’utilisation des ressources publiques.

En définitive, le Burkina Faso fait le choix de verrouiller juridiquement la privatisation de ses entreprises publiques stratégiques. La décision affirme que certains instruments économiques doivent rester sous maîtrise nationale en raison de leur importance pour la souveraineté, la sécurité et les équilibres sociaux.

Mais la véritable mesure de cette souveraineté ne sera pas seulement le nombre d’entreprises conservées dans le giron de l’État. Elle se jugera à leur capacité à fournir des services fiables, à investir, à créer de la valeur et à soutenir le développement du pays.

Le défi est désormais posé : préserver le patrimoine stratégique sans figer l’économie, renforcer le contrôle public sans affaiblir la performance et faire de la propriété nationale un levier concret de prospérité collective.

 

Vox Sahel

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