Réussir en Afrique : bénédiction ou fardeau ?

Réussir en Afrique : bénédiction ou fardeau ?

Dans ce texte profondément introspectif, Boubacar Sidiki Traoré explore les paradoxes de la réussite pour les cadres africains. Entre les attentes communautaires, les pressions familiales et les responsabilités professionnelles, cette réussite, souvent perçue comme un accomplissement, peut devenir un poids écrasant. En s’appuyant sur des témoignages et des réflexions personnelles, l’auteur propose des pistes pour alléger ce fardeau et réinventer une réussite plus équilibrée, fondée sur la solidarité, la santé mentale, et des structures sociales renforcées.

Réflexions sur le mal-être des cadres africains

“La réussite en Afrique est-elle une bénédiction ou un piège ?”

Cette question, à la fois simple et profonde, mérite d’être posée. En tant que cadre africain ayant évolué dans divers environnements professionnels, j’ai souvent constaté que la réussite, bien qu’admirée, peut devenir un fardeau. Elle impose une pression constante : non seulement pour maintenir son statut, mais aussi pour répondre aux attentes d’une famille élargie, d’une communauté, et parfois même d’une société entière. Cet essai explore les défis de cette réussite paradoxale et propose des pistes pour mieux la vivre.

Une réussite sous pression : des attentes collectives toujours plus fortes

En Afrique, la réussite dépasse largement le cadre individuel. Contrairement à l’Occident, où elle est souvent perçue comme un accomplissement personnel, elle est ici profondément liée à la communauté. En effet, réussir signifie souvent soutenir sa famille élargie, ses proches, voire son village d’origine.

Raamatoulaye, une pharmacienne installée en Côte d’Ivoire, illustre bien ce phénomène. Alors qu’elle développait sa carrière, elle a dû tout abandonner pour revenir au Sénégal. Sa grande sœur, une cadre influente dans l’administration publique, venait de s’effondrer après des années de burn-out. En plus de jongler avec des responsabilités professionnelles importantes, cette sœur devait aussi financer les études des neveux, payer des soins médicaux pour des proches éloignés et gérer des urgences imprévues. Finalement, son corps et son esprit ont cédé.

Cette histoire, bien que personnelle, est loin d’être isolée. Elle montre la double pression que subissent de nombreux cadres africains : réussir dans un milieu professionnel exigeant, tout en répondant aux attentes parfois écrasantes de la famille et de la communauté.

Un flot incessant de demandes : la réalité des cadres africains

Dans la vie d’un cadre africain, les demandes d’aide arrivent rarement une par une. En général, elles se succèdent, voire se superposent. Mariam, une ingénieure talentueuse et mère de famille, en témoigne :

“Certaines semaines, je reçois plus de dix demandes d’aide. Un cousin doit payer une facture médicale urgente. Un oncle est menacé par la police à cause d’une dette. Une amie n’a pas de quoi acheter de la nourriture pour ses enfants. Un voisin me demande une avance pour la Tabaski. Mon frère veut que je l’aide à financer la rentrée scolaire de ses enfants.”

Ces demandes, bien que légitimes, arrivent toutes comme des urgences. Pour Mariam, cette accumulation crée une immense pression psychologique. Comme elle le dit : “Chaque personne pense que son problème est unique. Mais pour moi, ces demandes forment une avalanche. Parfois, je n’ose même plus répondre à mon téléphone.”

Ces sollicitations ne concernent pas seulement des urgences vitales. Elles incluent aussi des obligations culturelles et religieuses, comme la fête de l’Aïd, le Ramadan, les baptêmes ou les mariages. Parfois, elles touchent même à des projets personnels, comme financer l’ouverture d’un commerce ou acheter une moto.

Pour les femmes comme Mariam, cette charge est encore plus lourde. En plus de répondre à ces sollicitations, elles doivent gérer leur foyer et satisfaire des attentes professionnelles élevées. “Quand je rentre tôt chez moi, mes collègues pensent que je ne suis pas engagée. Mais si je reste tard au travail, je culpabilise pour mes enfants,” confie-t-elle. Cette double pression aggrave leur épuisement et limite leur capacité à dire non.

Un filet social déséquilibré : entre solidarité et épuisement

Il est vrai que cette solidarité joue un rôle essentiel dans de nombreuses sociétés africaines. Là où les systèmes de protection sociale sont faibles, elle agit comme un filet de sécurité. En soutenant les plus vulnérables, elle préserve une certaine stabilité collective.

Cependant, ce filet social repose souvent sur un déséquilibre. Les responsabilités pèsent principalement sur les épaules des plus nantis, ceux qui ont “réussi”. Ces derniers consacrent parfois jusqu’à 30 % de leurs revenus à ces obligations, réduisant leur capacité à épargner ou à investir pour leur propre avenir.

Mon grand-père FoFamba appelait cela “l’ingratitude silencieuse”. Il disait souvent :

“Certains pensent que l’aide est un dû, oubliant que chaque soutien demande un sacrifice.”

Pour lui, aider les autres était essentiel, mais il ajoutait toujours :

“Tu ne peux pas porter tout le monde si tu tombes toi-même. La vraie force, c’est de partager sans te briser.”

La vision de la réussite selon mon grand-père

Mon grand-père avait une définition très claire de ce qu’est la réussite. Pour lui, elle reposait sur trois piliers :

1. Avoir un impact sur la communauté :

“Tu n’es pas riche parce que tu possèdes. Tu es riche parce que tu rends les autres moins pauvres.” Il croyait fermement qu’une réussite n’a de sens que si elle profite à ceux qui nous entourent.

2. Trouver l’équilibre personnel :

Il disait aussi : “Tu dois rester debout. Si tu tombes sous le poids des responsabilités, personne ne pourra te relever.” La réussite devait permettre de soutenir les autres sans perdre son propre équilibre.

3. Préparer les générations futures :

Enfin, il insistait sur l’importance de la transmission. “Ce que tu construis aujourd’hui doit être un tremplin pour ceux qui viendront après toi. Si ta réussite s’éteint avec toi, alors tu n’as rien laissé.”

Réinventer la réussite : des pistes pour alléger le fardeau

Pour alléger le poids de la réussite en Afrique, plusieurs solutions sont possibles :

1. Rééquilibrer les responsabilités sociales :

Les familles pourraient mettre en place des systèmes collectifs pour partager les coûts et éviter qu’une seule personne porte toutes les charges.

2. Normaliser la santé mentale :

Il est urgent de reconnaître que le stress et le burn-out sont des réalités en Afrique. Des consultations psychologiques accessibles et des campagnes de sensibilisation sont nécessaires pour briser les tabous.

3. Flexibiliser les environnements professionnels :

Les entreprises doivent adopter des pratiques modernes, comme le télétravail ou des congés adaptés, pour aider les employés à mieux gérer leur équilibre vie-travail.

4. Renforcer les systèmes publics :

Les gouvernements doivent assumer leur rôle en développant des filets sociaux solides. Cela réduirait la pression sur les individus et permettrait une meilleure répartition des responsabilités.

Conclusion : réussir sans culpabilité ni sacrifice

La réussite, telle qu’elle est vécue par de nombreux cadres africains, est un défi. Elle impose une pression immense, nourrie par des attentes sociales et professionnelles souvent incompatibles. Pourtant, il est possible de réinventer cette réussite, de la rendre plus équilibrée, en misant sur des solutions qui répartissent mieux les responsabilités et protègent les individus.

Comme me l’a appris mon grand-père FoFamba, la réussite ne doit pas être un fardeau. Elle doit être un équilibre entre ce que l’on fait pour les autres et ce que l’on préserve pour soi-même. Pour y parvenir, il est essentiel de moderniser nos modèles de solidarité, de normaliser la santé mentale et de renforcer les filets sociaux pour soulager les épaules de ceux qui portent trop.

En fin de compte, réussir, c’est être un pilier solide et stable, capable de soutenir sa communauté tout en avançant avec sérénité. Ce n’est pas un acte de sacrifice constant, mais un engagement réfléchi et équilibré. Si nous voulons bâtir une Afrique plus épanouie, il est temps de repenser nos définitions de la réussite et de donner à chacun les moyens de prospérer sans s’épuiser.

Boubacar Sidiki Traoré 

Vox Sahel

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